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La guerre à Orléans

Orléans en guerre.

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Un peu d'humour

Commerces à Orléans

𝐒𝐚𝐩𝐞𝐝𝐱 𝟏 𝐚𝐹𝐼𝐭 𝟏𝟗𝟏𝟒 - đŽđ«đ„đžÌđšđ§đŹ.

Marcel Simonet avait fĂȘtĂ© ses 24 ans quelques jours plus tĂŽt et c’est le cƓur lĂ©ger et  d’une allure guillerette qu’il remontait la rue pavĂ©e menant au petit domicile de ses parents. Il Ă©tait heureux, dimanche dernier, il s’était offert le luxe de prendre le nouveau tramway pour rejoindre l’une des nombreuses guinguettes des bords du Loiret. Pour moins d’un franc, la locomotive tractant ses wagons Ă  l’impĂ©riale, vous transportait en moins de 30 minutes vers les lieux de distraction les plus agrĂ©ables de « banlieue ». MalgrĂ© les grandes inondations rĂ©centes, l’endroit Ă©tait des plus festifs. Canotage, musique, danse, pĂȘche, restauration, courses d’aviron, joutes
 

Tout Ă©tait prĂ©vu pour passer un merveilleux dimanche Ă  la campagne. AccompagnĂ© de son meilleur ami, Marcel avait pris le dernier Tram du soir pour rentrer et raccompagner celle qui depuis ce jour enchantait ses rĂȘves et ses nuits. Marcel Ă©tait tombĂ© amoureux ce jour-lĂ , entre un kiosque Ă  musique et une buvette. CĂ©line sera sienne, se disait-il, en souriant. Ses trois annĂ©es de service militaire Ă©taient derriĂšre lui, il Ă©tait dĂ©sormais temps de faire sa vie. Le soleil d’aout illuminait sa rue et ses projets. La dure journĂ©e de travail Ă  la fabrique de tissus se terminait et la maison de ses parents n’était plus trĂšs loin. Perdu dans ses pensĂ©es amoureuses, Marcel regarda d’un Ɠil distrait la grande affiche placardĂ©e sur la porte de la petite mairie qu’il venait de dĂ©passer. Deux grands drapeaux tricolores se croisaient en son centre. Il revint sur ses pas, pensif.

đ€đ«đŠđžÌđž 𝐝𝐞 đ­đžđ«đ«đž 𝐞𝐭 đšđ«đŠđžÌđž 𝐝𝐞 đŠđžđ«, đŽđ«đđ«đž 𝐝𝐞 đŠđšđ›đąđ„đąđŹđšđ­đąđšđ§ đ đžÌđ§đžÌđ«đšđ„đž.
La guerre avec l’Allemagne n’est pas dĂ©clarĂ©e, se dit-il. Mais il savait parfaitement ce que signifiait ce court texte. Sous 48:00, il devra se prĂ©senter aux autoritĂ©s militaires. VoilĂ  Ă  peine six mois qu’il avait quittĂ© son rĂ©giment et tous ses rĂȘves s’écroulaient en quelques secondes.  Le soleil laissa place Ă  l’ombre, le jour Ă  la nuit.
DĂšs le lendemain, il rejoignit son rĂ©giment et le surlendemain, l’Allemagne dĂ©clarait la guerre Ă  la France. Tous les soldats, conscrits et rĂ©servistes ne pensaient qu’à une guerre rapide afin de rejoindre au plus vite leurs proches et familles. Le dĂ©part « la fleur au fusil » n’était qu’une envolĂ©e littĂ©raire, la rĂ©alitĂ© Ă©tait plus crue. L’heure n’était pas aux fanfaronnades, mais au sens du devoir dans l’angoisse et la peur.
Marcel rĂ©cupĂ©ra son paquetage, son arme et sa tenue. Direction la gare. Sur le quai, CĂ©line, larme Ă  l’Ɠil, comme tant d’autres, agita une derniĂšre fois son bras, lança un baiser en l’air pendant que le train dĂ©marrait dans un bruit assourdissant.
Les deux premiĂšres annĂ©es de Marcel furent plutĂŽt tranquilles. De par son mĂ©tier de couturier, il s’occupait des rĂ©parations des vĂȘtements, des tentes, des harnais de chevaux et accessoirement des chaussures. Il prenait rarement part au combat et cela lui convenait parfaitement. Mais en fĂ©vrier 1916, tout bascula. Il avait Ă©chappĂ© Ă  la bataille de la Marne, il n’échappera pas Ă  l’offensive de Verdun.



La vie dans les tranchĂ©es Ă©tait un tel enfer, qu’il est difficile pour nous de l’imaginer. Entre le froid, la boue, l’humiditĂ©, la puanteur, la maladie et la peur, les poilus, tentaient bon an mal an, de rester dignes et humains. Ce soir de juillet 1916, Marcel Ă©tait en observation. Il faisait presque chaud, le soleil ignorait la folie des hommes. Bien camouflĂ©, bien allongĂ©, bien enfoncĂ© dans sa vareuse, il surveillait les lignes Allemandes Ă  un jet de pierre de sa position. Fusil Lebel bien ancrĂ© dans le creux de l’épaule, baĂŻonnette en avant et huit cartouches dans le chargeur, Marcel fixait l’horizon proche tout en pensant Ă  CĂ©line, la femme de sa vie. Peu avant le coucher du soleil, une silhouette ennemie se dĂ©tacha Ă  moins de 20 mĂštres. Rapidement, il arme, fixe le visage de l’homme et tire pour tuer. RatĂ©, au mĂȘme moment, sa cible plongeait dans sa tranchĂ©e. Saperlipopette, je n'aurais jamais dĂ» le rater, se dit-il. Quelques mois et 250000 morts plus tard, la bataille de Verdun, la mĂšre des batailles, s’achevait sur une maigre victoire des Français. Tout ça, pour ça !



Enfin dĂ©mobilisĂ©, Marcel repris le cours de sa vie et Ă©pousa CĂ©line au printemps 1919. De cette union naquirent deux garçons. La vie Ă©tait presque belle, cette guerre Ă©tait « der des der ». Le traitĂ© de Versailles venait d’ĂȘtre signĂ©, l’Allemagne Ă©tait genoux Ă  terre et la toute nouvelle SociĂ©tĂ© Des Nations Ă©tait censĂ©e mettre un terme Ă  tous nouveaux conflits. Encore jeune homme, Marcel voyait l’avenir avec sĂ©rĂ©nitĂ© en occultant l’horreur des tranchĂ©es et la perte de nombreux compagnons. La petite entreprise familiale commençait Ă  ĂȘtre connue, reconnue et le travail ne manquait pas. Simonet Tissus avait dĂ©sormais pignon sur rue. A tel point, qu’en 1922, Marcel fut l’un des premiers Français Ă  passer son permis de conduire et Ă  s’acheter l’annĂ©e suivante une CitroĂ«n B2 : 20 chevaux, 4 cylindres, 3 vitesses, 72 km/heure. Elle Ă©tait magnifique. La vie Ă©tait belle.



Mais le 1er septembre 1939, malgrĂ© tous les rĂȘves de paix et de fraternitĂ©, La France dĂ©clare la guerre Ă  l’Allemagne. Contre toute attente, Marcel fut rappelĂ© dans les  15 jours.  MobilisĂ© sur le front, c’est sur la ligne Maginot que Marcel retrouvera ses compagnons d’infortune. Cette premiĂšre annĂ©e, appelĂ©e aussi la « drĂŽle de guerre » se voulait optimiste et joyeuse. De nombreux artistes accouraient pour donner des spectacles et redonner le moral aux troupes. Marcel vit ainsi passer le sulfureux Maurice Chevalier, Pierre Dac, JosĂ©phine Baker et Ray Ventura interprĂ©tant son cĂ©lĂšbre "on ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried". La ligne Siegfried Ă©tant le pendant Allemand de notre ligne Maginot. Mais dĂšs le mois de mai 1940, les lignes commencĂšrent Ă  se rĂ©veiller. De part et d’autres, l’artillerie pilonnait, l’aviation survolait et l’infanterie surveillait. Ce 10 du mĂȘme mois, Marcel Ă©tait en faction dans une petite tourelle de bĂ©ton Ă  deux pas des lignes ennemies. Vers 19:00, un reflet suspect dans les genets attira son attention. Il arma la culasse de son fusil Mas 36 et resta Ă  l’affut. Quelques secondes plus tard, les branchages s’écartĂšrent un peu plus et Marcel put parfaitement distinguer un soldat Allemand en tenue de combat, mais tĂȘte nue, casque en bandouliĂšre. L’instant dura une Ă©ternitĂ©, l’homme qui le fixait, Ă©galement tĂ©tanisĂ©, Ă©tait le mĂȘme qu’en 1916 Ă  Verdun. Une fois, mais pas deux, Marcel appuya sur la gĂąchette sans rĂ©flĂ©chir. Le tir passa Ă  quelque 10 centimĂštres du visage de l’inconnu pour se perdre dans la forĂȘt tout comme cet ennemi inattendu.



Marcel n’osa raconter cette histoire Ă  quiconque. La guerre se termina avec son lot de blessures, souffrances, remords et regrets. La cinquantaine encore fringante, Marcel se consacra totalement Ă  son travail, son entreprise et sa famille. En 1974, pour ses 80 ans, enfants et petits-enfants se dĂ©cidĂšrent Ă  lui offrir un voyage en Allemagne. Durant ce pĂ©riple de 15 jours, lors de son sĂ©jour en BaviĂšre, Marcel participa Ă  la cĂ©lĂšbre « Oktoberfest“, la fĂȘte de la biĂšre de Munich. Sous l’un des immenses chapiteaux, la petite troupe s’installa sur un interminable banc de bois tandis que tout le personnel en tenue traditionnelle Bavaroise servait des flots de biĂšres Ă  une clientĂšle bruyante et plus que festive. Au moment de passer leur commande Ă  une serveuse Ă  la vitalitĂ© dĂ©bordante, un homme ĂągĂ© s’installa Ă  la mĂȘme table, juste en face de Marcel. Face Ă  face, les deux hommes se dĂ©visagĂšrent, leurs routes s’étaient croisĂ©es en 1916 et 1940. Marcel avait presque enfoui ce souvenir dans sa mĂ©moire, et d’un coup d’un seul, toute sa vie dĂ©fila dans sa tĂȘte. L’homme en face de lui Ă©tait calme, posĂ©, presque l’allure d’un ami.
Il fixa Marcel une longue minute, puis ouvrit la bouche et s’exprima dans un Français presque correct : « Vous m’avez beaucoup manqué  »
Eric Gonzalez.

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